L'A-Propos

La Syrie au cœur d’une situation explosive

Les attentats du 13 Novembre ont remis sur la table la question d’une grande coalition contre le groupe Etat Islamique.  Russes et Américains acteurs-clés du conflit Syrien, ne semblent toutefois pas encore enclins à lutter ensembles contre le groupe terroriste. Alors que le désaccord politique entre les deux pays bloque toute action d’envergure, la Syrie et l’Irak restent en proie à une extrême violence. Le point sur une situation explosive.

La 70ème assemblée générale des Nations Unies, en Septembre dernier, a vu la Russie faire son retour sur la scène internationale. Effectivement, alors que le pays boycottait  ce sommet chaque année depuis dix ans, Vladimir Poutine s’y est rendu et y a annoncé l’intervention militaire de son pays en territoire syrien, contre le groupe terroriste Etat Islamique. Le président russe réaffirme ainsi, la place de la Russie comme un acteur incontournable des relations internationales, 25 ans après la chute de l’Union Soviétique.

Cette annonce vient complexifier encore la situation dans la région, déjà le théâtre de nombreuses opérations militaires. L’instabilité générée par la guerre civile entre forces loyalistes, fidèle au régime de Damas, et les groupes rebelles, réclamant le départ de Bachar el-Assad,  a favorisé l’émergence du groupe terroriste Etat Islamique, qui a proclamé en Juin 2014 un califat s’étendant de part et d’autre de la frontière Irakienne. Face à ce fléau, les Etats-Unis emmènent depuis Août 2014 une coalition internationale composée de 22 pays Arabes et Occidentaux, intervenant aux moyens de bombardements aériens contre les positions tenues par Daech. Alors que cette coalition peine à endiguer la progression du groupe terroriste, l’annonce du président Russe ne rend la situation que plus complexe.

Mr Poutine a adressé fort de sens à la tribune des Nations Unies, à New York. Invitant les pays intervenant déjà en Syrie à former avec lui une « large coalition » contre l’Etat Islamique, aussi large que « celle contre Hitler » afin de « lutter contre ceux qui sèment le mal ». S’inspirant ainsi de l’esprit ayant animé les alliés durant la seconde guerre mondiale, et se montrant quelque peu provocateur en débutant son discours par une référence à la conférence de Yalta, en Février 1945, tenue, selon lui, « dans son pays » (En Crimée, annexée début 2014 par la Russie à l’Ukraine…), le président Russe appelle à une unité internationale contre le terrorisme.

Russes et Occidentaux semblent donc combattre pour un même but. Seulement, pour Mr Poutine, le rétablissement de la stabilité en Syrie ne peut se faire qu’avec Bachar el-Assad, alors que les membres de la coalition internationale, au premier rang desquels la France, ont longtemps plaidé pour un départ du président syrien, au pouvoir depuis 2000 après avoir succédé à son père. La position de la France à cet égard a toutefois connu un certain infléchissement, Laurent Fabius ayant déclaré en septembre dernier qu’il ne fallait pas attendre le départ du président syrien pour entamer des négociations en vue d’une transition politique. Toujours est-il que les visions des deux parties restent diamétralement opposées, comme en témoigne cette autre déclaration du chef de la diplomatie Française à la tribune des Nations Unies : «Si on dit aux Syriens que l'avenir passe par Bachar el-Assad », l’on s’expose « à un échec ».

Le soutien des Russes au régime de Damas n’est pas surprenant. Il s’explique d’une part par la volonté de Vladimir Poutine de préserver son allié syrien au Moyen-Orient, ainsi que sa base militaire navale en Syrie. La Russie, obsédée depuis le règne de l’impératrice Catherine II par un accès aux mers chaudes lui garantissant une influence géostratégique, possède depuis 1971 des installations navales à Tartous, en Syrie. La chute du régime syrien pourrait menacer l’existence de cette base militaire.

D’autre part, la Russie semble aujourd’hui préférer un régime dictatorial stable à un Etat chaotique favorisant la prolifération du terrorisme. Le président Russe a ainsi remis en mémoire les erreurs commises par les Etats-Unis et l’Europe en Irak et en Lybie et pointé du doigt leur lourde responsabilité dans la situation actuelle : « Est-ce que vous comprenez ce que vous avez fait ?! » demande-t-il aux Occidentaux lors de son discours à l’ONU. Le désaccord dépasse donc ici les simples considérations militaires et stratégiques. Il s’agit d’une opposition entre deux visions politiques radicalement opposées. Les Russes considèrent le régime syrien comme légitime et accusent les Américains, de vouloir imposer leur idéologie en dehors de leurs frontières : « Personne ne doit adopter un seul modèle de développement, reconnu par un seul », affirme-t-il encore, un reproche déjà plusieurs fois adressé aux Etats-Unis.

Deux coalitions se côtoient donc en Irak et en Syrie. La première emmenée par les Etats-Unis, peine à éliminer Daech, alors que  l’autre est organisée autour de la Russie et compte  dans ses rangs l’Iran, notamment. Les deux combattent le même ennemi mais ne poursuivant pas le même but. Chasseurs Syriens, Russes, Américains ou Français ou se rencontrent donc dans le ciel Syrien, devenu le spectacle d’opérations diverses. Un spectacle qui peut à tout moment virer en grave incident diplomatique, comme le 24 Novembre dernier, lorsque l’aviation turque a abattu un chasseur russe violant l’espace aérien de la Turquie. Alors que les bombardements Russes ne font que s’y intensifier depuis début Octobre, les Occidentaux accusent Moscou de diriger ses frappes non pas contre l’EI, mais contre des rebelles de l’opposition modérée, dont des groupes formés et armés par les Etats-Unis. Ces accusations, démenties par les autorités russes, témoignent du climat de tension s’apparentant à un véritable contexte de guerre froide. Sur le terrain enfin, la situation est extrêmement floue, alors que milices iraniennes et Hezbollah Libanais (chiite) combattent aux côtés de l’armée loyaliste syrienne. Les combattants Kurdes de l’YPG (branche armée du PYD, parti kurde syrien) jouent de leur côté un rôle majeur dans la lutte contre l’EI, comme l’illustre la reprise de Kobane en janvier 2015, et revendiquent avec une certaine légitimité le contrôle du Kurdistan syrien.

Inutile de préciser que la situation est explosive.

Si la position Russe dans ce conflit comporte une certaine forme de légitimité, il ne faut pas oublier pour autant la lourde responsabilité portée par le président Al-Assad dans ce conflit. Effectivement, les atrocités commises par Daech dans la région ne doivent pas nous faire fermer les yeux sur la cruauté du président Syrien, responsable de la mort de plus de 100 000 civils depuis le début du conflit, selon l’Observatoire Syrien des Droits de l’Homme. La solution à ce conflit doit peut-être inclure dans un premier temps Bachar el-Assad, mais elle ne peut pas maintenir durablement au pouvoir un dictateur sanguinaire ayant massacré son peuple.


Jean-Baptiste Paugam

28/11/2015